Quels sont les répertoires de l'action collective ?
Connaître les différentes formes d'engagement politique. Comprendre les transformations de l'action collective.
Introduction
Accroche
Des Gilets jaunes au mouvement climat, des pétitions en ligne aux occupations de places, l'action collective prend des formes de plus en plus diverses. Comment les citoyens se mobilisent-ils pour défendre leurs intérêts ou leurs valeurs ?
Problématique
Comment expliquer les formes, les transformations et les déterminants de l'action collective ?
Annonce du plan
Nous analyserons d'abord les différentes formes de l'engagement politique (I), puis les ressorts de l'action collective (II), et enfin les transformations contemporaines des mobilisations (III).
Plan du cours
1. Les formes de l'engagement politique
A. De l'engagement conventionnel à l'engagement protestataire
L'engagement politique prend des formes variées : conventionnelles (vote, adhésion partisane, militantisme associatif) et non conventionnelles ou protestataires (manifestations, grèves, occupations, désobéissance civile). Cette distinction s'est brouillée : la manifestation est devenue une forme banalisée d'expression politique, tandis que l'abstention peut exprimer une protestation.
Notions clés :
Exemple
Le taux de syndicalisation français (10%) est faible, mais les manifestations restent massives (jusqu'à 1 million contre les retraites en 2023).
B. Les répertoires d'action collective
Charles Tilly définit le répertoire d'action collective comme l'ensemble des moyens de protestation disponibles à une époque donnée. Ces répertoires évoluent : passage du répertoire local-patronné (XVIIIe siècle, jacqueries) au répertoire national-autonome (XIXe, grèves, manifestations). Aujourd'hui, un répertoire transnational émerge (altermondialisme, marches climat).
Notions clés :
Exemple
Le sit-in, inventé par le mouvement des droits civiques américains dans les années 1960, s'est diffusé mondialement.
C. Les groupes d'intérêt et leur action
Les groupes d'intérêt (syndicats, lobbies, associations) défendent des intérêts particuliers ou des causes auprès des pouvoirs publics. Leur répertoire combine action institutionnelle (lobbying, expertise, négociation) et action protestataire (mobilisation médiatique). Mancur Olson analyse le paradoxe de l'action collective : pourquoi s'engager si on peut bénéficier des gains sans participer (passager clandestin) ?
Notions clés :
Exemple
Les agriculteurs, malgré leur faible nombre, obtiennent des politiques favorables grâce à leur forte capacité d'action collective (blocages).
2. Les ressorts de l'action collective
A. Les incitations à l'engagement
Olson montre que l'action collective rationnelle nécessite des incitations sélectives (avantages réservés aux participants). Mais les motivations sont aussi identitaires (sentiment d'appartenance), morales (indignation, valeurs) et affectives (sociabilité militante). La rétribution du militantisme n'est pas que matérielle : elle inclut le sens, le prestige, les compétences acquises.
Notions clés :
Exemple
Les militants de Greenpeace acceptent des risques pour des causes dont ils ne seront pas les bénéficiaires directs (générations futures).
B. La structure des opportunités politiques
Le succès d'une mobilisation dépend du contexte politique : degré d'ouverture du système politique (possibilité d'accès), stabilité des alignements politiques, présence d'alliés au sein de l'État, capacité répressive de l'État. Une 'fenêtre d'opportunité' peut déclencher ou amplifier une mobilisation latente.
Notions clés :
Exemple
Le mouvement des droits civiques a bénéficié du soutien de l'administration Kennedy et de décisions favorables de la Cour suprême.
C. Le rôle des organisations et des ressources
La théorie de la mobilisation des ressources (McCarthy, Zald) insiste sur les ressources organisationnelles : argent, temps, compétences, réseaux. Les 'entrepreneurs de cause' jouent un rôle clé dans la construction des mouvements. Le cadrage (framing) permet de définir le problème, de désigner des responsables et de proposer des solutions.
Notions clés :
Exemple
Le mouvement #MeToo a bénéficié d'un cadrage efficace reliant des expériences individuelles à une cause collective.
3. Les transformations de l'action collective
A. Des anciens aux nouveaux mouvements sociaux
Les 'anciens' mouvements sociaux (mouvement ouvrier) se structuraient autour du conflit capital-travail, avec des organisations stables (syndicats, partis). Les 'nouveaux' mouvements sociaux (féminisme, écologie, LGBTQ+) portent des enjeux post-matérialistes (identité, reconnaissance, qualité de vie), avec des formes plus fluides et expressives.
Notions clés :
Exemple
Le mouvement écologiste combine revendications matérielles (pollution) et post-matérialistes (rapport à la nature, modes de vie).
B. L'individualisation de l'engagement
L'engagement contemporain serait plus individualisé : militantisme 'distancié' ou 'affranchi' (engagement ponctuel, cause par cause), consommation engagée (boycott, buycott), pétitions en ligne. Jacques Ion parle de passage du 'militantisme total' (identité englobante) au 'militantisme affranchi' (engagement à la carte). Cette évolution reflète l'individualisation des sociétés.
Notions clés :
Exemple
Les pétitions en ligne (Change.org) recueillent des millions de signatures mais impliquent un engagement minimal.
C. Le rôle des réseaux sociaux numériques
Les réseaux sociaux transforment l'action collective : diffusion virale de l'information, coordination sans organisation formelle, mobilisation éclair (flash mobs). Ils abaissent le coût de l'engagement mais posent la question de la profondeur : 'slacktivisme' vs mobilisation réelle. Les mouvements Printemps arabe, Indignés, Gilets jaunes illustrent ce nouveau répertoire.
Notions clés :
Exemple
Le mouvement des Gilets jaunes s'est coordonné via Facebook sans organisation préexistante ni leadership identifié.
Auteurs à connaître
Concept de répertoire d'action collective - Ensemble des moyens de protestation disponibles et légitimes à une époque donnée, qui évoluent historiquement.
« Les gens ne se révoltent pas n'importe comment, ils choisissent parmi un répertoire d'actions connu et légitime. »
Paradoxe de l'action collective - L'action collective rationnelle est improbable sans incitations sélectives, car chacun est tenté d'être passager clandestin.
« Il n'est pas rationnel de contribuer à une action collective si on peut bénéficier des résultats sans y participer. »
Analyse des nouveaux mouvements sociaux - Mouvements centrés sur l'identité et la reconnaissance plutôt que sur la redistribution économique.
« Les nouveaux mouvements sociaux sont des prophètes du présent. »
Thèse du militantisme distancié - Passage d'un engagement total et durable à un engagement partiel, ponctuel et négocié.
« L'engagement militant n'est plus l'engagement de toute une vie, mais un engagement à la carte. »
Mécanismes à maîtriser
Le paradoxe de l'action collective
L'action collective pour un bien commun est rationnellement improbable : chacun préfère laisser les autres agir et bénéficier du résultat (free rider). Des incitations sélectives ou des motivations non économiques résolvent ce paradoxe.
Le cycle de protestation
Les mobilisations suivent des cycles : émergence, diffusion, institutionnalisation ou répression. Une mobilisation réussie ouvre des opportunités pour d'autres mouvements (effet de démonstration).
Le cadrage
Les mouvements construisent un cadre d'interprétation de la situation : diagnostic (quel est le problème ?), pronostic (quelle solution ?), motivation (pourquoi agir ?). Un cadrage efficace permet de recruter et de légitimer l'action.
La spirale du silence
Les individus taisent leurs opinions s'ils les croient minoritaires, ce qui renforce l'impression de consensus. Les mouvements sociaux brisent cette spirale en rendant visible le mécontentement.
Chiffres essentiels
Taux de syndicalisation France : 10% (vs 65% en Suède)
Nombre de manifestations par an (France) : environ 10 000
Adhésion à une association : 45% des Français
Taux de participation aux européennes 2024 : 51,5%
Pétitions en ligne signées par jour (monde) : plusieurs millions
Part des 18-24 ans ayant participé à une manifestation : 30%
Gilets jaunes (pic) : 282 000 manifestants (17 nov 2018)
Sujets types Bac
Montrez que l'action collective peut se heurter au paradoxe du passager clandestin.
Pistes de réflexion :
Définir le paradoxe (Olson), logique du free rider, exemples. Solutions : incitations sélectives, motivations identitaires.
À l'aide de vos connaissances et du dossier documentaire, vous montrerez que les répertoires de l'action collective se sont transformés.
Pistes de réflexion :
Définir répertoire (Tilly), évolution historique, nouveaux mouvements sociaux, rôle du numérique.
L'engagement politique se transforme-t-il ?
Pistes de réflexion :
I. Déclin des formes traditionnelles (partis, syndicats) II. Nouvelles formes (associatif, numérique, consumérisme politique) III. Recomposition plutôt que déclin.
